Texte de Agnès Cugno, Professeur de philosophie.

Il y a assurément dans ce court texte de quoi penser, bien au-delà du divertissement et de la naïveté apparente de ce singe hirsute singeant son créateur ébouriffé. C´est pourquoi le metteur en scène Kittof Prud´homme envisage de présenter sa pièce aux professeurs de lettres et de philosophie, pour avoir leur avis sur son intérêt dans le cadre du cours de philosophie, soit comme illustration en classe de terminale, soit comme initiation en classe de première.

Insensiblement, le texte nous entraîne au coeur des questions les plus épineuses de la philosophie première. D´un rien, un poisson en mousse, une touffe de fourrure, une main, il fait un abîme pour la pensée. Les élèves seront sans aucun doute sensibles à l´aspect spectaculaire et comique de la marionnette, extrêmement expressive. Mais en un clin d´oeil, on quitte le Guignol pour la caverne de Platon, dont les éclairages et la musique, d´abord en décalage avec la légèreté du texte, soulignent toute la profondeur...

Le drame se noue autour de l´indécidable mystère de la subjectivité : échange du moi et du toi, mélange des pronoms "me" et "te", jusqu´aux lettres "m" et "t" qui s´emmêlent (qui s´en mêlent ?). Qui est "moi" ? Mon meilleur ami est un "alter ego", mais est-ce un autre moi, ou un autre que moi ? Un double ou un étranger ? Et dans ce dernier cas, suis-je toujours seul au monde, enfermé dans ce moi impossible à ouvrir, hermétiquement séparé des autres et soumis aux apparences, révélatrices ou trompeuses ? Puis-je partager cette expérience insondable de "l´être moi" avec autrui ?

Puisque le moi et le toi ne peuvent s´aborder que dans la perception sensible de leur apparence, la problématique de l´imitation, du double trompeur, vient tout naturellement prolonger la réflexion sur le moi :

Qui suis-je, moi qui puis paraître ce que tu es ? Et en retour : qui est celui qui m´a fait tel que je suis ? Toutes proportions gardées, c´est la question kierkegaardienne du Traité du desespoir, qui se trouve posée ici en termes simples : Qu´est-ce que le Moi ? demande Kierkegaard : "c´est un rapport qui se rapporte à lui-même, et ce faisant, à un autre". Et lorsque "en s´orientant vers lui-même, en voulant être lui-même, le moi plonge, à travers sa propre transparence, dans la puissance qui l´a posé", alors tout désespoir a disparu du Moi. C´est par la médiation de l´autre que le moi accède à son identité : ici, c´est par le face à face angoissant avec son créateur que la créature passe de l´imitation, voire la singerie, à l´authenticité d´une première action libre : pleurer sur sa finitude...!

Dès lors, la dialectique complexe qui se met en place évoque les grands thèmes de la philosophie classique, depuis la possibilité de la liberté dans un monde créé par un Dieu omnipotent et omniscient, en passant par la mort, jusqu´à une forme de théodicée (le créateur est mis en demeure par sa créature de justifier l´imperfection dont il l´a affligé ; la tristesse de la créature devenant, ou plutôt étant toujours déjà, celle du créateur). Cette dialectique culmine et s´achève dans le constat de la dépendance réciproque entre le créateur et la créature : "sans moi tu le sais, au fond, ta main s´agiterait en vain", dit le singe au marionnettiste, retrouvant ainsi l´idée hégélienne que le maître, pour être le maître, dépend au moins autant de son esclave que ce dernier dépend de lui.

Sans jamais être didactique, cette courte pièce (35 min) permet ainsi de faire un tour d´horizon des questions centrales du programme de philosophie de terminale. On retrouve en effet des thèmes comme "le sujet", "la perception", "autrui", "la liberté", "l´existence et la mort" ; et, indirectement, on pourrait aussi aborder par ce biais ceux du "langage" et du pouvoir politique, à travers le thème de la manipulation et de la dépendance. Ainsi, pourrait-on considérer "Conte de singesse" comme une introduction ludique à la métaphysique. Car que faisons-nous dans le questionnement philosophique, que ne fait ce singe, s´éveillant à la conscience et questionnant son créateur sur la mort et la liberté ?